Les Femmes et la science(-fiction) : Dominique Lémuri

Le mois dernier, je vous ai fait découvrir Gladys West, mathématicienne américaine, qui œuvra à la conception du GPS. Ce mois-ci, zoom sur Dominique Lémuri, écrivaine française de science-fiction et de fantastique, organisatrice des Aventuriales de Ménétrol. J’ai eu le plaisir de l’interviewer sur Zoom, suite à la lecture de son premier roman : Sous la lumière d’Hélios.

 

Dominique Lémuri

 

Dominique Lémuri. Crédit photo : Alba photographie.

 

Une enfance teintée de fantastique

 

Dominique Lémuri est née en 1964, à Châlons-en-Champagne (Châlons-sur-Marne, à l’époque). Petite dernière d’une fratrie de trois enfants, ses frères ont 14 et 12 ans à sa naissance. Sa mère, au foyer, s’occupe en multiples travaux manuels : tricot, crochet, broderie, dentelle… et lit beaucoup, surtout des romans policiers. Son père, militaire, a une nette préférence pour les récits historiques. Peu après la naissance de Dominique, il quitte l’armée afin de permettre à sa famille de s’installer quelque part de manière définitive, de se poser. C’est ainsi que Dominique est arrivée à Clermont-Ferrand, où elle vit maintenant depuis cinquante ans.

Dominique Lémuri grandit entre deux frères fous de musique, passionnés de bande dessinée et de fantastique. Elle lit énormément de BD. Dracula, L’oreille de la chouette, et « tous les monstres possibles et imaginables » font partie de sa culture de collégienne. Dominique fait même ses fiches de lecture dessus, pour ses professeurs de français.

Tout naturellement, ses lectures lui donnent envie d’écrire. « J’étais une grande lectrice, donc il y a fatalement un moment où on a envie d’écrire ses propres histoires ». C’est au collège que Dominique écrit ses premiers textes, fantastiques, bien sûr. Des textes mettant en scène des héroïnes féminines, pour changer des récits dont le héros est invariablement un homme. « J’étais un peu frustrée, parce que je lisais beaucoup d’histoires d’aventures ou autres où c’était les hommes qui tenaient le rôle principal et où les femmes servaient juste à décorer ou au repos du guerrier à la fin. C’était un peu gonflant, à force. »

Dominique fait lire ses productions à ses copines, qui trouvent ça génial. Ces retours enthousiastes l’encouragent à continuer. En parallèle, un professeur de français a une forte influence sur elle. Un jour, il dit à ses élèves : « Si vous écrivez quelque chose et que vous voulez mon avis, faites-le-moi passer ». Dominique ne se fait pas prier. Elle écrit une nouvelle horrifique dont le personnage principal est une star du rock. Lors d’un concert, le chanteur adulé se jette dans la foule, comme le font de nombreuses stars. C’est là que la foule le met en pièces pour emmener un morceau en souvenir. Dominique lisait Graham Masterton, à l’époque… Son professeur de français lui fait un retour critique constructif sur le texte, ce qui compte beaucoup pour la jeune écrivaine. L’autre point appréciable chez ce professeur est qu’il donne des gages aux élèves qui oublient leurs affaires. Dominique est une élève assez tête en l’air. De ce fait, elle récolte régulièrement un sujet de rédaction loufoque. Forcément, elle relève le défi avec plaisir ! « J’ai commencé à écrire un peu grâce à ce prof-là. Il m’a vraiment encouragée à le faire. »

Dominique Lémuri écrit dans des cahiers. En 1976, on est encore loin d’écrire sur ordinateur – les ordinateurs se répandront dans les foyers dans les années 1990. Elle écrit un premier roman influencé par Battlestar Galactica et Indiana Jones, dont elle est fan. Dans son récit, elle mêle archéologie, langues anciennes – elle est bonne en latin – et aventures. Elle se souvient que son héroïne conduisait un gros 4X4 et ne reculait devant rien. Aujourd’hui, les cahiers renfermant ce roman dorment dans un tiroir. « J’ai pas encore osé le relire, parce que je me suis dit : « Tu vas prendre cher ! », dit-elle en riant.

 

L’écriture entre parenthèse, mais en toile de fond

 

Vient le moment de choisir les études post-bac. Il n’est pas question pour ses parents de lui faire faire des études littéraires. « Faut que tu essaies de trouver autre chose. Tu ne vas pas aller en fac de Lettres, quand même ! » Alors Dominique se plie à leur volonté. Elle s’oriente vers des études de commerce. Celles-ci lui permettront d’acquérir des compétences transposables dans de nombreux domaines, aussi ne regrette-t-elle pas ce choix.

Les études lui prennent beaucoup de temps. Dominique doit mettre l’écriture entre parenthèses. D’autant qu’elle a d’autres centres d’intérêt : « Je m’intéresse à plein de choses, j’ai plein de passions ». Parmi elles, on trouve la danse, le cinéma, la peinture, la musique… La danse lui inspirera sa première nouvelle, Fers et talons, publiée en 2013 dans le magazine Piment et Muscade. Il s’agit d’une nouvelle érotique et fantastique, qui se déroule dans le monde des claquettes. « J’ai eu l’idée de chaussures de claquettes qui font monter la température à leur porteuse. » La nouvelle a été republiée par les éditions GandahaR, dans leur « Hors-série III : spécial Aventuriales 2015 ». Si le texte vous intéresse, hâtez-vous de le commander : il ne reste que trois exemplaires papier.

 

 

C’est durant ses études que Dominique Lémuri rencontre son mari. Ils fêtent cette année leur 31e anniversaire de mariage. Ils ont trois garçons : deux sont adultes et autonomes, le dernier est en première année de fac de biologie.

Malgré un quotidien prenant, Dominique Lémuri ne cesse de maintenir un lien avec l’écriture. Elle reste à l’affût des appels à textes. À l’époque, ils sont diffusés dans les magazines littéraires, comme Écrire, qu’elle trouve chez le buraliste. « Je regardais s’il y avait des trucs, si j’avais le temps de pondre quelque chose, si je pouvais tenter ma chance… Je ne recevais jamais de réponse parce que ce n’était pas assez bien écrit. » Mais Dominique ne se décourage pas. D’autant que ses amies de collège, auxquelles elle continue d’envoyer ses productions, sont toujours aussi fans !

Dominique obtient son « Diplôme d’études supérieures comptables, administratives et financières » en 1986. Cela lui permet de trouver un emploi sans difficulté. Elle travaille en comptabilité, en administration commerciale et en informatique. Elle œuvre sur des projets informatiques en ayant une casquette de coordinatrice, « d’agent de liaison » entre les comptables et les informaticiens pur jus. « J’étais là, au milieu, pour que tout ce petit monde sache se parler. »

Dominique effectue toute sa carrière dans la même entreprise. Elle y suit plusieurs formations, notamment une formation en gestion de projets. « Ça, c’était très intéressant parce que je m’en sers encore aujourd’hui pour les Aventuriales. » Son mari et elle ont créé l’association en 2015 : il en est le président, elle en est la trésorière. Et cette année, excellente nouvelle : les Aventuriales ont remporté le prix de l’action culturelle section « engagement » de la Sofia pour 2021 !

En 2012, son entreprise est en pleine restructuration. C’est une période assez angoissante. Dominique se pose des questions sur son avenir. Rester dans la boîte en étant mise au placard ou saisir cette opportunité pour faire autre chose ? « Qu’est-ce que j’ai toujours rêvé de faire ? Écrire et être publiée ! Eh bien, maintenant je vais me donner les moyens d’y arriver. »

 

Ainsi naquit Sous la lumière d’Hélios

 

C’est ainsi que Dominique Lémuri part en quête de ses pairs et plonge dans le monde de l’écriture. Elle découvre le forum CoCyclics, où elle va apprendre énormément. Ce forum réunit des amateurs et même quelques professionnels de l’écriture. Chacun y poste ses productions, y reçoit des critiques argumentées, et doit à son tour proposer des corrections aux textes des autres. Le succès de ce forum est basé sur sa dynamique d’échanges permanents et sur le sérieux général.

En 2012, Dominique y poste une première nouvelle. Grâce aux bêta-lectures qu’elle reçoit, elle parvient à améliorer le texte au point de lui permettre d’être publié l’année suivante. Il s’agit de la nouvelle Fers et talons (voir plus haut). Évidemment, elle rend la pareille aux autres auteurs. « Je trouve qu’on apprend peut-être plus encore en travaillant sur les textes des autres qu’en travaillant sur ses propres textes. » Sur CoCyclics, la critique d’un texte est poussée jusqu’au cœur de la phrase. Les bêta-lecteurs cherchent à comprendre pourquoi telle phrase les gêne, ce qui ne va pas avec les mots employés. Ils en arrivent à tellement décortiquer un écrit que l’auteur doit parfois se résoudre à tout jeter pour tout réécrire.

C’est ce qui est arrivé au roman Sous la lumière d’Hélios. Au moment où Dominique en soumet quelques passages sur CoCyclics, il porte le titre de Colonie(s). Et Colonie(s) se fait proprement démonter. À tel point que Dominique décide de supprimer les 80 000 premiers signes. « On reprend tout depuis le début, avec les bonnes bases, avec des choses qui peuvent tenir la route. » Courageuse, elle réécrit tout. Arrivée à 120 000 signes, elle se penche sur la rédaction d’un synopsis. Cet exercice est assez difficile pour elle – comme pour la plupart des gens -, mais elle s’y plie. Elle le soumet sur le forum… et là encore, les retours vont la pousser à reprendre tout son roman. Elle ne manque pas de courage !

Car cette histoire, Dominique Lémuri y pense depuis 1977, depuis la sortie de Star Wars : un nouvel espoir, qui l’a profondément marquée. « J’ai eu le choc Star Wars. En 77, j’avais 13 ans, j’ai vu ça, j’en suis ressortie, j’avais jamais vu un truc pareil, quoi ! » C’est dans cet esprit que, pas mal d’années plus tard, elle se lance dans l’écriture de Sous la lumière d’Hélios. « Je voulais vraiment écrire un bouquin d’aventure, où on s’ennuie pas, où on tourne les pages sans s’arrêter. » Elle en écrit les premiers passages en 2006. « Je voulais écrire de l’aventure, je voulais écrire de la science-fiction. Et puis je voulais des personnages féminins, et que ça se passe sur une autre planète, qu’il y ait des vaisseaux… » Dominique rêve d’écrire un fabuleux space opera. Elle est prête à tout pour y parvenir, quel que soit le temps que ça prendra, quel que soit le nombre de réécritures qu’il faudra. Elle n’abandonnera pas. « Hélios, ça a été quelque chose. Ça a été très laborieux ! » confie-t-elle en riant.

 

 

En 2016, elle obtient enfin une première version présentable aux éditeurs. Son roman est écrit aux deux tiers, la fin a encore besoin d’être étoffée, mais qu’importe ! Elle veut savoir s’il peut intéresser des éditeurs. Elle participe au speed dating organisé aux Imaginales, à Épinal. Elle reçoit des encouragements, mais ne trouve pas d’éditeur. Elle doit passer par la voie plus classique de l’envoi par courrier ou par mail. Elle cible les plus susceptibles d’accepter son texte.

Ce n’est que quinze mois plus tard qu’elle reçoit… trois « oui » ! Parmi eux, elle choisira de signer chez Armada, en 2017.

S’ensuit une nouvelle épreuve de longue haleine : les corrections éditoriales. Le roman envoyé à Armada contient un million deux cent mille signes. Dominique a dans l’idée de le publier sous forme de diptyque. Finalement, Armada publiera le roman en un seul tome. Pour cela, pas le choix : il faut élaguer le texte. Un long travail commence : supprimer du contenu, en modifier, vérifier ensuite que le texte demeure cohérent à tous points de vue… « On a sorti la tronçonneuse, mais on allait aussi dans la dentelle ! En fait, ça a été long parce qu’on n’a pas massacré le roman, non plus. On a essayé de rendre les choses belles. »

Le roman est publié en septembre 2020, entre deux confinements. Le parcours du combattant pour ce livre ne s’arrête donc pas au moment de la parution ! Dominique a le plaisir de le présenter aux Aventuriales 2020…, qui sera son seul salon jusqu’à aujourd’hui. Heureusement, la situation sanitaire revenant à la normale, de nouvelles dates de dédicaces sont prévues (Voir en fin d’article). Dominique Lémuri va pouvoir reprendre la promotion de son roman dans de meilleures conditions.

D’autant que Sous la lumière d’Hélios a déjà reçu de nombreux retours enthousiastes de la part des lecteurs, qui étaient au rendez-vous lors de sa sortie, et qui continuent à s’intéresser au roman. Quand on sait que, de nos jours, la durée d’exploitation d’un titre ne dépasse que rarement les trois mois après parution, c’est assez remarquable.  Vous pourrez lire certains de leurs avis sur le site de l’auteure et sur le Galion des étoiles.

 

Dominique Lémuri, aux Aventuriales 2020. Crédit photo : Thierry Fernandez.

 

On sait que Dominique Lémuri tire son envie d’écrire ce roman de Star Wars. Mais d’où lui vient son inspiration ?

Elle lui vient d’abord de ses lectures, des séries et autres films visionnés durant son adolescence et au début de sa vie d’adulte. Pour son premier roman, elle a notamment relevé, a posteriori, l’influence de Dune de Franck Herbert, et de la série X-files. « On est forcément influencés par des choses ! De toute façon, tu peux pas écrire un planet opera sans qu’à un moment où à un autre Dune arrive derrière comme une espèce d’élément fondateur. » Elle aime aussi beaucoup les livres de Becky Chambers (romancière américaine de science-fiction, née en 1985), de Stéphane Desienne, d’Aurélie Wellenstein, ou encore de Pierre Bottero (écrivain français de fantasy décédé en 2009).

Son inspiration lui vient aussi de ses voyages, souvent en famille, plus exceptionnellement à deux. Dans Sous la lumière d’Hélios, lorsqu’elle parle du désert, elle se remémore son voyage au Maroc et en Tunisie. « On va assez vite dans le désert, se balader, dormir à la belle étoile […], savoir ce que c’est qu’un vent de sable et toutes ces choses. C’est quand même en les vivant soi-même qu’on arrive le mieux à les décrire. » Plus récemment, c’est son voyage au Vietnam qui l’a transportée. « La baie d’Along, c’est quelque chose ! » Ainsi, le roman sur lequel elle travaille aujourd’hui raconte l’histoire d’une jeune fille franco-vietnamienne. Voilà qui promet !

 

Clara MacQueen, l’héroïne de “Sous la lumière d’Hélios”, dessinée par Jean-Mathias Xavier.

 

D’ici là, je vous recommande chaudement de vous procurer Sous la lumière d’Hélios. Rendez-vous directement sur le site de l’éditeur, vous l’aurez plus rapidement : éditions Armada. Sous la lumière d’Hélios est une merveille, avec ses 440 pages d’action, d’aventure, de suspense, de voyages spatiaux, de quêtes personnelles et d’émotions. Beaucoup d’émotions. Vous ne ressortirez pas indemne de ce voyage extraordinaire.

Et si vous préférez faire dédicacer le roman par l’auteure, alors rendez-vous :

– Les 14 et 15 août, pour la première édition du salon du Livre BDL de la ville de SAINT-JAMES, dans la Manche ;

– Les 25 et 26 septembre, aux Aventuriales à Ménétrol ;

– Du 14 au 17 octobre, aux Imaginales à Épinal.

 

Merci, Dominique, d’avoir accepté de répondre à mes questions. Merci pour votre bonne humeur et pour ce très bon moment passé ensemble à évoquer votre parcours et celui de votre premier roman.

 

H.G.

 

Articles précédents, dans la série “Les Femmes et la science(-fiction)” :

 

Année 2021

Gladys WEST, mathématicienne afro-américaine – mai 2021 ;

Fatima EBRAHIMI, physicienne irano-américaine – avril 2021 ;

Émilie QUERBALEC, écrivaine française de science-fiction – mars 2021 ;

Valentina TERECHKOVA, parachutiste russe, première femme astronaute de l’Histoire – février 2021 ;

Année 2020

Françoise COMBES, astronome française, spécialiste de la formation des galaxies et experte en matière noire – décembre 2020 ;

Emmanuelle CHARPENTIER, biochimiste et microbiologiste française – novembre 2020 ;

Magali GUYOT, écrivaine française de science-fiction – octobre 2020 ;

Katherine COLEMAN GOBLE JOHNSON, mathématicienne et ingénieure spatiale américaine – juillet 2020 ;

Andrea GHEZ, astronome, chercheuse américaine – juin 2020 ;

Célia IBANEZ, écrivaine française de science-fiction – mai 2020 ;

Katie BOUMAN, scientifique américaine – avril 2020 ;

Marie CURIE, scientifique naturalisée française, d’origine polonaise – mars 2020.

 

 

 

 

 

 

 

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