Les Femmes et la science(-fiction) : Gladys West

En avril, je vous ai fait découvrir Fatima Ebrahimi, physicienne irano-américaine, inventrice d’un nouveau concept de propulseur à plasma pour les fusées du futur. Ce mois-ci, je vous présente Gladys West, mathématicienne américaine, qui œuvra à la conception du GPS.

Gladys West est l’une de ces « Figures de l’ombre » qui, en pleine ségrégation raciale aux États-Unis [1], contribuèrent à l’émancipation des femmes et, plus largement, des Afro-Américains.

 

Gladys West

 

 

Une petite fille rêvant de quitter la ferme

 

Gladys Brown est née en 1930, dans l’État de Virginie, en pleine ségrégation raciale. Ses parents sont agriculteurs. Ils possèdent une petite ferme. Très tôt, Gladys doit les aider : le dur labeur commence à l’aube et se poursuit sous la chaleur torride de l’après-midi. La petite fille déteste la saleté. En aucun cas elle ne veut rester coincée à la ferme toute sa vie.

Son école élémentaire se trouve à un peu moins de cinq kilomètres de la ferme. Le chemin pour s’y rendre passe à travers les bois et au-dessus des ruisseaux. Gladys y rejoint des enfants de son âge, tous noirs. Une pièce leur est dédiée pour leur enseignement. La fillette, talentueuse, se démarque rapidement. L’école allait être son billet de sortie. Elle y pense sans cesse quand elle travaille à la ferme : « J’allais avoir une éducation et j’allais sortir de là. »

Devant la réussite scolaire de leur fille, les parents de Gladys économisent pour l’envoyer à l’Université. Hélas, des factures imprévues arrivent, et ils ne peuvent l’aider comme ils l’auraient voulu. Gladys Brown doit se débrouiller seule pour trouver l’argent qui lui permettra de suivre des études supérieures. Et c’est très difficile…

Un jour, un enseignant annonce que l’État va donner une bourse d’études aux deux meilleurs étudiants de son école. Gladys ne peut pas laisser filer cette occasion inespérée. Elle fait tout ce qui lui est possible pour être la meilleure. « Quand j’ai terminé mes études secondaires, j’ai décroché la bourse », raconte-t-elle. Grâce à cet argent, Gladys peut aller au Virginia State College, une université historiquement noire.

 

Une étudiante studieuse

Une fois payés les frais de scolarité, Gladys Brown est de nouveau confrontée au problème financier. Elle doit payer sa chambre et sa nourriture à l’Université. Ses parents parviennent à l’aider la première année, mais par la suite elle doit se débrouiller seule. La jeune femme confie son souci à son professeur de mathématiques. Celui-ci, connaissant son potentiel et désirant la voir réussir, lui propose un emploi de baby-sitter à temps partiel.

À l’Université, Gladys comprend rapidement qu’elle devra travailler dur pour rester au même niveau que les autres élèves. Elle se plonge entièrement dans ses études, délaissant les plaisirs et amusements auxquels prennent part ses camarades. « Avec le recul, quand je regarde en arrière, je me dis que j’aurais dû m’amuser davantage », confie-t-elle en riant. Elle décide de se spécialiser en mathématiques, une matière très respectée. Le fait que cette matière soit dominée par les hommes ne l’impressionne pas. Rien ne peut l’empêcher de suivre la voie qu’elle a choisie.

Une fois son diplôme en poche, elle devient enseignante. Elle économise pour financer la suite de ses études supérieures. Quelques années plus tard, en 1955, elle retourne à l’Université et obtient une maîtrise en mathématiques. Suite à cela, on lui propose un poste à la base navale de Dahlgren, en Virginie.

 

“Naval Surface Warfare Center Dahlgren Division”. Source : http://www.virginiaplaces.org/military/dahlgren.html

 

Dahlgren est un « centre de guerre de surface navale », où sont mises au point de nombreuses stratégies, techniques et technologies pour l’armée américaine.

En acceptant ce poste, Gladys Brown devient la deuxième femme noire à être employée comme programmeuse sur la base. Elle fait partie des quatre seules employées noires.

 

Un travail passionnant pour l’armée américaine

 

Lorsque Gladys commence à travailler à Dahlgren, pour la Marine, en 1956, elle est loin d’imaginer qu’elle contribuera à l’invention de l’une de nos technologies les plus largement utilisées aujourd’hui : le GPS. [2]

 

Gladys a été embauchée pour programmer et coder des ordinateurs. Son employeur lui apporte d’énormes machines dès son arrivée. Elle est fière d’avoir décroché le poste, mais elle sait que le plus difficile est à venir. Malgré ses capacités intellectuelles et son succès professionnel, Gladys lutte longtemps contre le sentiment d’être inférieure. C’est ce sentiment, profondément enraciné et ressenti par de nombreux Afro-Américains, d’après elle, qui la pousse à travailler aussi dur qu’elle le peut.

La base militaire est un amas de bâtiments gris. Les gens se mêlent avant de commencer le travail, riant en buvant le café. Ses collègues blancs sont amicaux et respectueux, mais au départ ils ne socialisent pas avec elle en dehors du bureau. Elle essaie de ne pas laisser ce rejet l’atteindre. « Je savais comment les choses se passaient ; je n’allais pas laisser la situation me déstabiliser. J’ai commencé à me dire que moi, Gladys Brown, je serai un modèle pour les autres Noirs, que je devais être la meilleure possible, faire mon travail et obtenir la reconnaissance de mon travail ». Très rapidement, elle rencontre l’homme qui va devenir son mari : Ira West. Mais elle refuse de se laisser distraire. Elle l’ignore largement pendant un bon moment. « Je venais juste d’arriver et j’étais une femme sérieuse. Je n’avais pas le temps de m’amuser. » Elle l’épousera l’année suivante, en 1957.

Le début des années 60 voit la naissance de la lutte féroce que menèrent les Noirs Américains contre la ségrégation raciale, pour leurs droits civiques. Cette bataille est très forte dans le sud du pays. Les amis d’université de Gladys sont très impliqués. Ils participent à de nombreux sit-in pour la déségrégation dans les restaurants et les transports.

Gladys West ne souffre pas de la ségrégation à son travail. Pour autant, son mari et elle soutiennent les actions de leurs amis et surveillent de près les événements. Gladys voudrait faire davantage, participer aux manifestations. Mais son employeur le lui interdit, car elle travaille pour le gouvernement. Elle décide donc de se concentrer sur ce sur quoi elle peut avoir de l’influence : son travail. Elle espère qu’en le faisant de son mieux, elle contribuera à mettre fin à la stigmatisation dont souffrent les Noirs. « Nous [son mari et elle] avons essayé de faire notre part en étant un modèle en tant que personnes noires : soyez respectueux, faites votre travail et contribuez de votre mieux pendant que tout cela se passe. »

Son travail est difficile ; elle doit gérer de grands ensembles de données. Pour autant, elle gravit rapidement les échelons. Elle gagne le respect et l’admiration de ses collègues. Elle n’a pas le choix : elle doit être performante. « Vous pouvez apprendre les processus, mais vous devez ensuite vous assurer de les créer correctement, afin que tout se passe bien. »

C’est à cette époque qu’elle participe à une étude qui devait démontrer la régularité du mouvement de Pluton par rapport à Neptune. À l’époque, on considérait encore Pluton comme la neuvième planète du système solaire. Depuis 2006, Pluton fait partie des « planètes naines », qui ont été découvertes dans le système solaire externe, comme Cérès et Eris. (Pour en savoir plus, lisez l’article “Les planètes naines”.) Pour ce travail mené à bien avec brio, toute l’équipe de Gladys West reçoit une Achievement Medal, une décoration militaire américaine.

En 1979, pour récompenser son travail acharné, son chef de département la recommande pour une mention élogieuse. Il lui permet aussi de devenir cheffe de projet pour le projet d’altimétrie radar Seasat. Seasat a été le premier satellite capable de surveiller les océans, de les « télédétecter ». La télédétection est un ensemble de techniques utilisées pour déterminer à distance les propriétés d’objets naturels ou artificiels à partir des rayonnements qu’ils émettent ou réfléchissent. Gladys West supervise une équipe de cinq personnes.

 

Gladys West en train de programmer un ordinateur, à Dahlgren.

 

En parallèle, Gladys West a la charge de programmer un ordinateur IBM 7030 Stretch, une machine nettement plus rapide que toutes les autres. L’objectif est de fournir des calculs performants pour établir un modèle géodésique précis de la Terre. Ce modèle mathématique détaillé de la forme de la Terre est un élément de base de ce qui va devenir l’orbite GPS.

En 1986, Gladys West publie un guide illustré : Data Processing System Specifications for the Geosat Satellite Radar Altimeter. Ce document traite des Spécifications du système de traitement de données pour l’altimètre radar du satellite Géosat. Elle y explique comment « augmenter la précision de l’estimation des hauteurs de géoïde et la déviation de la verticale, sujets de géodésie satellitaire ». (Source : Wikipédia, article sur Gladys West.)

Tandis qu’elle prépare le terrain pour le GPS avec son équipe, Gladys West saisit toutes les opportunités que lui offre la base navale. Elle suit des cours le soir et obtient une autre maîtrise en administration publique, cette fois à l’Université de l’Oklahoma.

 

Une reconnaissance tardive

 

Ira et Gladys West

En 1998, après 42 ans passés au service de la Marine, Gladys West, âgée de 68 ans, sait qu’il est temps de prendre sa retraite. Mais il n’est pas question pour elle de ne pas travailler. Elle se penche sur un doctorat. Même l’accident vasculaire cérébral dont elle est victime à ce moment-là ne l’arrête pas. Son audition, sa vue, son équilibre et sa mobilité sont pourtant atteintes… Elle met toute son énergie dans sa rééducation. « Je ne me suis jamais arrêtée un seul instant pour m’apitoyer sur mon sort. Je ne me suis jamais dit : Mon Dieu, je n’y arriverai jamais ! J’ai juste dit : Et ensuite ? » C’est ainsi qu’elle obtient son doctorat en administration publique et affaires politiques en l’an 2000, à l’âge de 70 ans.

Les contributions de Gladys West n’ont pas été reconnues pendant longtemps, ni par elle-même ni par qui que ce soit d’autre. Pour elle, sa carrière à la base navale a été banale. « Je pensais juste que c’était mon travail, et nous ne parlions jamais de notre travail à nos amis. Je ne me vantais pas de ce sur quoi je travaillais ».

Gladys West appartient à la sororité Alpha Kappa Alpha. Cette société universitaire a été « fondée en 1908 par un collectif de femmes afro-américaines, qui s’est donné pour mission de valoriser le rôle des femmes afro-américaines et de promouvoir leur action dans la société américaine. » (Source : Wikipédia, article sur AKA.) Plusieurs années après son départ à la retraite, Gladys envoie une courte biographie à ses sœurs de sororité, en prévision d’une cérémonie visant à honorer les anciens membres de l’organisation. À la lecture de ce document, l’excitation s’empare de l’assemblée et la nouvelle dépasse le cadre de la cérémonie. Suite à cela, Gladys West est reconnue comme l’une des « figures de l’ombre » – Hidden Figures en anglais – pour sa contribution au développement du GPS.

En 2016, Gladys West voit d’ailleurs le film du même nom. « J’ai vraiment adoré le film. Je ne savais pas que cela se passait de la même manière pour elles aussi. Ces femmes faisaient quelque chose de similaire. » Gladys comprend qu’il y a probablement d’autres groupes cachés de femmes noires qui ont apporté d’importantes contributions scientifiques à travers le monde. « Je me suis sentie fière de moi en tant que femme, sachant que j’ai pu faire tout ce que j’ai fait. Mais en tant que femme noire, c’est un autre niveau où vous devez prouver vos compétences à une société qui ne vous accepte pas pour ce que vous êtes. Ce que j’ai fait, c’est continuer d’essayer de prouver que j’étais aussi bonne que vous [les Blancs]. Il n’y a aucune différence dans le travail que nous pouvons faire. » Gladys West est incroyablement fière du travail qu’elle a accompli pour aider au développement du GPS. « Nous n’avons jamais pensé que notre travail serait transféré à la vie civile ; ce fut donc une agréable surprise. » Pour autant, elle ne l’utilise pas elle-même. Elle préfère les cartes papier, sur lesquelles elle peut voir la route, d’où elle vient et où elle va. « Je suis une personne d’action, du genre pratique. »

 

En 2018, Gladys West est intronisée au Temple de la renommée de l’armée de l’air américaine ; l’un des plus grands honneurs du Commandement spatial de la Force aérienne [US Air Force]. Son œuvre est enfin inscrite dans l’Histoire. Gladys sait que c’est un exploit rare pour les femmes noires. « Nous sommes toujours poussées à l’arrière, parce que ce n’est généralement pas nous qui écrivons le livre du passé. Ils écrivaient sur des personnes qu’ils jugeaient acceptables. »

Aujourd’hui encore, Gladys West soutient les manifestants du mouvement Black Lives Matter – qui se traduit par « les vies des Noirs comptent » –, mouvement né en 2013 aux États-Unis. Elle espère qu’à partir de là, les humains deviendront de meilleures personnes, « plus proches de la réalité de qui nous sommes vraiment, et que le monde deviendra plus uni qu’aujourd’hui. »

 

H.G.

 

[1] Ségrégation raciale aux États-Unis : dispositif juridique de séparation des personnes, selon des critères raciaux, mis en place principalement dans les États du Sud, entre 1877 et 1964 (ségrégation de jure) pour contourner l’effectivité de l’égalité des droits civiques des Afro-Américains garantis par la Constitution des États-Unis au lendemain de la guerre de Sécession, à savoir : le 13e amendement du 6 décembre 1865 abolissant l’esclavage, suivi du 14e amendement de 1868, accordant la citoyenneté à toute personne née ou naturalisée aux États-Unis et interdisant toute restriction à ce droit, et du 15e amendement de 1870, garantissant le droit de vote à tous les citoyens des États-Unis. (Source : Wikipédia.) Pour plus d’informations, lire l’article Etats-Unis : un siècle de ségrégation.

[2] Le GPS : Le Global positioning system – en français, le « système mondial de positionnement » – est un système de positionnement par satellites appartenant au gouvernement fédéral des États-Unis. Il a été mis en place à des fins militaires à partir de 1973. Le système, avec ses vingt-quatre satellites, est devenu totalement opérationnel en 1995. L’Europe, la Chine, la Russie et l’Inde, conscients de l’intérêt stratégique d’un tel système de positionnement par satellites, développent depuis quelques années des systèmes concurrents. (Source : Wikipédia.)

 

A noter : Le contenu de cet article a été traduit de l’anglais à partir de l’article publié, le 19 novembre 2020, dans The Guardian – entre autres – et adapté pour les besoins de la rédaction par Hélène Gravelines.

 

Articles précédents, dans la série “Les Femmes et la science(-fiction)” :

 

Année 2021

Fatima EBRAHIMI, physicienne irano-américaine – avril 2021 ;

Émilie QUERBALEC, écrivaine française de science-fiction – mars 2021 ;

Valentina TERECHKOVA, parachutiste russe, première femme astronaute de l’Histoire – février 2021 ;

Année 2020

Françoise COMBES, astronome française, spécialiste de la formation des galaxies et experte en matière noire – décembre 2020 ;

Emmanuelle CHARPENTIER, biochimiste et microbiologiste française – novembre 2020 ;

Magali GUYOT, écrivaine française de science-fiction – octobre 2020 ;

Katherine COLEMAN GOBLE JOHNSON, mathématicienne et ingénieure spatiale américaine – juillet 2020 ;

Andrea GHEZ, astronome, chercheuse américaine – juin 2020 ;

Célia IBANEZ, écrivaine française de science-fiction – mai 2020 ;

Katie BOUMAN, scientifique américaine – avril 2020 ;

Marie CURIE, scientifique naturalisée française, d’origine polonaise – mars 2020.

 

 

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